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LE SAINT AMI

DES PETITS BERGERS DE FÀTIMA

Le Père CRUZ
— 1859 - 1948 —

Le Père CruzLucie avait 6 ans. Comme elle savait son catéchisme à la perfection, grâce aux répétitions de sa mère Maria-Rosa, on espérait au foyer des dos Santos que l'enfant serait admise sans attendre à faire sa première communion. On l'envoya donc suivre les dernières leçons de catéchisme. Monsieur le Curé eut vite fait d'apprécier les connaissances de Lucie.

Vint le jour de l'examen. Quand les autres enfants, beaucoup plus âgés, hésitaient ou ne savaient que répondre, le prêtre se tournait vers la fillette et la réponse fusait. Lucie sortit radieuse de l'église, convaincue qu'elle serait en tête sur la liste des communiants. Hélas ! Lorsque Monsieur le Curé proclama les noms, la pauvrette n'entendit pas le sien.
« Tu es vraiment trop jeune, ma petite, lui dit-il. Il faudra attendre tes sept ans. »
Lucie éclate en sanglots.

Entre alors à l'église un saint prêtre que tout le Portugal vénère. Il vient à Fàtima précisément pour y prêcher la Première Communion. Il s'émeut à la vue des larmes de Lucie et demande au Curé de prendre l'enfant à la Sacristie pour l'interroger à son tour.
« Monsieur le Curé, dit-il ensuite, admettez cette enfant. Elle comprend ce qu'elle va faire autant et mieux que beaucoup de ceux-ci. J'en prends la responsabilité. »
« Très bien », répond le Curé... Et se tournant vers Lucie : « cours vite dire à ta maman que tu es admise ».
Vint la confession. « Je veux me confesser au saint Missionnaire », dit-elle.
Ce fut vite fait. La liste des peccadilles n'était pas longue et l'exhortation du Père Cruz ne dura guère plus de temps.
Sur le chemin du retour, Maria-Rosa, l'excellente maman, voulut savoir ce que le confesseur avait dit à sa fille. Mais l'enfant savait se taire. La mère se heurta à un mutisme complet. Beaucoup plus tard, Lucie, devenue religieuse, consignera par écrit ce qui s'était passé. Après l'accusation de ses fautes, elle écouta attentivement :
« Mon enfant, lui dit son confesseur, votre âme est le temple de l'Esprit-Saint. Gardez-la toujours bien pure, afin que le Seigneur puisse continuer à agir en elle. »
Lucie imagina, à sa manière enfantine, cette habitation de Dieu dans son cœur, et se sentit pénétrée de respect pour cette divine présence.
« Que dois-je donc faire ? » demanda-t-elle.
« Allez vous agenouiller aux pieds de la Très Sainte Vierge et demandez-lui avec une grande confiance qu'elle se charge de votre cœur, qu'elle le prépare Elle-même à recevoir dignement son divin Fils, et qu'elle le garde pour Lui seul. »

Vierge du rosaireII y avait dans l'église plusieurs statues de la Vierge. Lucie alla s'agenouiller devant celle de Notre-Dame du Rosaire, à l'autel latéral que ses sœurs avaient l'habitude d'orner, puis, avec toute la ferveur dont elle était capable, elle supplia Marie de garder son cœur pour Dieu seul. Les yeux fixés sur la statue, elle répéta sa demande à plusieurs reprises. Il lui sembla tout à coup que la Vierge lui souriait et que dans un geste de la plus exquise bonté Elle lui répondait que oui !. Alors la joie inonda son âme, au point qu'elle pouvait à peine articuler une parole.

Au matin du grand jour, Lucie, conduite par sa sœur aînée, vint demander pardon à ses parents et reçut leur bénédiction. La maman, un peu émue, mais toujours avisée, fit ses dernières recommandations, énumérant les grâces que la fillette devait solliciter lorsque Jésus serait présent dans son cœur : « Surtout, ma petite, demande à Notre-Seigneur qu'il fasse de toi une sainte. »
« Ces paroles, rapporte Lucie, se gravèrent dans mon âme de manière indélébile, en sorte que ce furent les premières que je dis à Jésus après l'avoir reçu. »

Parvenue à l'église, l'enfant court à la statue de Notre-Dame et renouvelle sa demande, récompensée comme la veille par un beau sourire.
Au moment de la communion, lorsque l'hostie eut été déposée sur ses lèvres, Lucie se sentit pénétrée d'une paix profonde, imprégnée d'une atmosphère surnaturelle, si bien que la présence de Dieu lui devint aussi sensible que si elle l'avait vu ou entendu. Elle lui adressa alors sa prière : « Seigneur, faites de moi une sainte. Gardez mon cœur toujours pur, gardez-le pour vous seul ! » A ce moment, il sembla à l'enfant que Notre-Seigneur lui disait au fond du cœur ces paroles distinctes : « La grâce qui t'est faite aujourd'hui demeurera toujours vive dans ton âme, produisant des fruits de vie éternelle. »

Le Père Francisco da Cruz :

Quel était donc ce Père da Cruz, que tout le Portugal vénérait ?
Un prêtre, auréolé de son vivant d'un tel renom de sainteté, que son historien affirme : « Si les béatifications se faisaient encore comme jadis par la voix du peuple, le Père Cruz serait déjà honoré dans la plupart des églises du Portugal. »

Da Cruz, un miracle de la grâce...

Jeune étudiant à Coïmbre, il ne se confessait et ne communiait qu'une fois l'an. C'est pourtant lui que Dieu se choisit pour en faire un chaste entre les chastes, le promoteur de la confession et de la communion fréquentes, l'apôtre des prisons et des hôpitaux, un prêtre totalement désintéressé et livré aux âmes. Par-dessus tout l'homme de la prière, l'apôtre du Rosaire aussi, qu'il récite sans cesse, que sans cesse il propage dans ses prédications.

Beau jeune homme, avenant et distingué.

Le Saint Curé d'Ars, à bout de forces, s'alitait pour ne plus se relever : 29 juillet 1859. Ce même jour, au Portugal, à Alcochete, bourg situé près de Lisbonne, naissait Francisco da Cruz. Comme on craignait pour la vie de l'enfant, il fut ondoyé à la maison par le desservant de la paroisse. C'est seulement le 25 février 1860 qu'il fut baptisé à l'église. Il avait pour parents Manuel da Cruz et Catarina Oliveira da Cruz, gens de condition modeste, commerçants en bois, estimés de tous. Francisco fut le cinquième d'une famille de six enfants, deux filles et quatre garçons.
A 9 ans, Francisco fut envoyé à Lisbonne, pour ses études, dans des établissements, dira-t-il plus tard, où il ne reçut aucune formation religieuse. Néanmoins, dès son enfance, notre collégien pensa à la carrière sacerdotale. Il ne devait guère s'en cacher puisque, déjà, on l'appelait : « Padre Francisco ». A peine âgé de 16 ans, il se fait inscrire à Coïmbre parmi les étudiants en Théologie. Là, Francisco trouva tout naturel, non pas d'entrer au Séminaire, mais de vivre « en république », comme on disait alors dans le milieu étudiant. On s'organisait par groupes indépendants, dans des maisons particulières. Le nouveau venu, il faut le reconnaître, choisit fort prudemment ses compagnons, qui tous devinrent prêtres. A moins de 21 ans, Francisco était licencié en théologie.

Francisco da CruzOn a conservé la photographie du jeune licencié. Elle nous montre un jeune homme élancé, d'aspect énergique, aux traits remarquablement fins et distingués. C'est en le considérant qu'on réalise l'émoi de la population d'Alcochete, lorsqu'elle vit le père du jeune homme n'opposer aucune résistance au désir de ce beau garçon de se destiner au sacerdoce. D'autant que Coïmbre avait la réputation d'une Cité estudiantine fort licencieuse. « Surtout, n'envoyez pas votre fils à Coïmbre. Je connais le milieu, il s'y perdrait », disait un prêtre de Lisbonne au père de Francisco. Plus tard, à l'occasion de ses voyages, il arrivera souvent au Père Cruz, au moment où le train traversant le Mondego permet un coup d'œil rapide sur la pittoresque cité, de dire à ses compagnons de voyage : « Pour moi je dois beaucoup à la ville de Coïmbre où d'autres se perdent ».
Mais pour garder Francisco et l'orienter vers la sainteté, Dieu utilisera l'amitié d'un étudiant éminemment surnaturel et la Congrégation de la Sainte Vierge qui se recrutait parmi les étudiants. « C'est là, répétera souvent le Père Cruz, que s'est opérée ma formation religieuse. »

La Congrégation de la Très Sainte Vierge que dirigeaient les Pères Jésuites, lui tint lieu de Séminaire. Avant sa réception, il fit d'abord une confession générale : Noël 1879. Cette confession générale s'avéra décisive. Elle fut accompagnée d'un ferme propos si intense, soutenu d'une telle grâce, que jamais plus par la suite il n'y eut une seule rechute dans le péché mortel. Congréganiste, Francisco devint fidèle à la communion fréquente et à la confession hebdomadaire, alors que, durant les premières années de ses études théologiques, il ne s'approchait qu'une fois l'an des Sacrements. Son entrée dans la Congrégation Mariale effectua une coupure dans sa vie ; elle fit de lui, à la lettre, une « créature nouvelle ».

Francisco, il est vrai, était doué d'une nature exceptionnelle ; quand il avait aperçu nettement le bien, il s'y portait de suite et de toute son âme.
Da Cruz fut une réussite de la Congrégation Mariale de Coïmbre. Elle le forma, le modela pour toujours selon ses statuts qui « portent à l'action et au zèle comme à la piété ». Francisco sera, selon la belle expression de Pie XII, comme « les mains visibles de la Vierge » (allocution aux Congrégations mariales, 21 janvier 1945, n°389). Toute sa vie il s'activera, avec un zèle inlassable et une exquise charité, à ramener les brebis égarées, à accueillir les humbles et les affligés, à visiter les détenus des prisons et les malades des hôpitaux ; il sera conquérant par sa chasteté rayonnante, par sa manière de prêcher la pureté et l'humilité, par sa constance à défendre les lois et l'autorité de la Sainte Église ; il le sera par l'intensité de sa vie intérieure, attirant à lui, de tout le Portugal, les prêtres désireux de perfection. Il apparaîtra comme l'un de ces ardents apôtres de la Vierge annoncés par saint Louis-Marie Grignion de Montfort.
Et quand Notre-Dame, quatre ans avant de se montrer à Fàtima, voudra préparer à sa mission la petite Lucie, sa future confidente, elle arrangera tout pour que le bon Père Cruz vienne, comme par hasard, prêcher la retraite de Première Communion, entendre sa confession et donner à l'enfant une direction spirituelle toute simple et merveilleusement adaptée.

Francisco da Cruz fut ordonné prêtre le 3 juin 1882. D'abord professeur de philosophie, dès 1880, au Séminaire de Santarem, avant et après son sacerdoce ; puis Directeur d'orphelinat à Braga en 1886 (jusqu'en 1894) où, chaque matin, il faisait une courte allocution aux enfants sur le saint du jour et confessait à la chapelle tous ceux qui le désiraient. En 1895, il reçoit la charge de directeur spirituel au Petit Séminaire de Lisbonne ; puis en 1896, visiteur de la Grande Prison Centrale Limoeiro de Lisbonne. De 1905 à sa mort en 1948, c'est le don total dans la vie de missionnaire, avec un succès qui tient parfois du miracle, et une foule d'épisodes pittoresques dignes de la Légende Dorée.

Vers 1925, le cardinal Mendes Belo, devait le choisir comme confesseur ; puis il manifesta son intention de le nommer chanoine titulaire de sa cathédrale. Voici la réponse ; on croirait lire saint Ignace : « J'ai été ému jusqu'au fond de l'âme par le geste de Votre Eminence envers mon obscure personne, touché et attendri par la manifestation de charité du très respectable Chapitre, et tiens tout d'abord à remercier Votre Eminence pour un honneur si peu mérité... Qu'Elle veuille bien néanmoins me permettre quelques observations, non pour me soustraire à l'obéissance et aux devoirs qui m'incombent... mais pour soulager ma conscience.
Depuis bien des années, je me sens attiré, peut-être par vocation spéciale de Dieu notre Seigneur, à aider spirituellement les détenus des prisons, les malades des hôpitaux, les pauvres, les abandonnés, les pécheurs et les affligés que Nôtre-Seigneur dirige vers moi ou met sur mon chemin. J'éprouve aussi beaucoup de consolation à aider MM. les Curés dans les exercices de piété et les travaux du saint ministère...
Ce que j'ai été, par la grâce de Dieu, j'aimerais continuer à l'être, car il me semble que c'est là ce qui rend le plus de gloire à Dieu notre Seigneur. Je n'entends nullement me récuser pour ce qui est des charges qui incombent à un chanoine de la cathédrale, car je sais parfaitement que toutes les institutions de notre Mère la Sainte Église sont bonnes, que toutes sont saintes, que toutes visent uniquement l'honneur de Dieu et le bien du prochain. Personnellement, j'ai beaucoup de goût à m'acquitter de l'Office au chœur, puisque c'est faire sur la terre ce que les Anges font dans le ciel : chanter les louanges de Dieu avec les paroles de Dieu.
Je me remets d'ailleurs entre les mains de Votre Eminence, pour faire ce qu'Elle m'ordonnera, etc
... »

Un saint parmi les voleurs.

C'est en toute pureté d'intention que le Père Cruz allait visiter les détenus  si bien qu'un jour, raconte le Docteur Carneiro, j'eus l'heureuse idée de l'interroger. « Voyons, Père Cruz, nous sommes ici entre amis. Dites-nous bien tout. Vos petits saints, les habitués de Limoeiro, de Cintra et autres prisons, dont vous nous faites un tel éloge, n'auraient-ils pas, une fois ou l'autre, utilisé... comment dire ?... leur « art professionnel », pour mettre la main dans vos poches ? »
« Si... je l'avoue. J'ai été volé une fois... Mais attendez la fin. J'avais sur moi un portefeuille avec toute une liasse de billets neufs de la Banque du Portugal, destinés aux détenus et à d'autres besogneux. Quand j'eus fini de leur parler, je cherchais en vain mon portefeuille... Disparu ! Alors, au lieu de me fâcher, je dis tout bonnement : "Mes braves amis, faites-moi un plaisir ; veuillez vous aligner tous contre ce mur, le dos tourné de mon côté et les yeux fermés. Ça y est ?... Bon. Maintenant, je place un banc au milieu de la salle ; moi-même je vais aller dans un coin et je fermerai les yeux comme vous. Je compterai très lentement jusqu'à trois ; que celui qui a « trouvé » mon portefeuille ait la bonté de le déposer sur le banc...".
Tout se passa comme je l'avais prévu. Quand on se retourna, le portefeuille « retrouvé » était là, sur le banc, et aucun des détenus ne sut qui l'avait restitué »
. Et le Père conclut en disant à ces pauvres gens : « Maintenant, voyez, vous ne m'avez pas fait le moindre tort, puisque tout ce que j'avais je vous l'ai distribué ». Le Père Cruz excusait toujours tout le monde.
Savoureuse leçon de présence d'esprit, d'ingéniosité, d'application à épargner la réputation de tous, même des voleurs les plus ingrats. Dieu n'a pas l'habitude de choisir ses saints parmi les sots !.

Dans une petite ville de province où il était venu aider le Curé, il s'adressa un jour à l'administrateur local pour une singulière requête, celle de pouvoir conduire à l'église tous les détenus de la prison, afin qu'ils pussent y faire la sainte communion.
« Mais c'est absolument impossible, s'exclama le fonctionnaire épouvanté !. Père, vous n'y songez pas ! Il y a là des gens de la pire espèce, condamnés aux peines les plus fortes. Et si l'un d'entre eux en profite pour s'enfuir, qui sera responsable ? ». Le Père se contenta de sourire et dit tranquillement, comme s'il s'était agi de la chose la plus naturelle du monde : « Votre responsabilité n'est nullement engagée, pour la bonne raison qu'aucun d'eux ne s'enfuira, je m'en porte garant. »
Il était difficile de résister au Père Cruz. A l'heure voulue, tous les prisonniers se mirent en route à travers les rues, escortés cette fois, non par une escouade de policiers, mais par un pauvre prêtre, calme et souriant. Inutile d'ajouter qu'au retour pas un ne manquait à l'appel.

Une autre fois, à Lisbonne, le Père, voulant prendre un tramway, fait signe au conducteur qui approchait de l'arrêt ; mais notre homme, tout heureux de jouer un bon tour à ce sale curé, passe en vitesse, l'air goguenard. Pareille grossièreté déplut à un charretier, sans doute ancien pensionnaire du Limoeiro, qui de loin avait observé la scène ; celui-ci tourna sa carriole, la plaça en travers des rails, puis, en dépit des appels rageurs du conducteur, cria de toutes ses forces : « Senhor Padre Cruz, donnez-vous la peine de monter ! le tram vous attend... »

À propos de la Révolution de 1910, il fut difficile de faire avouer au Père Cruz jusqu'à quel point il avait été molesté. Un incident certain se passa en pleine nuit dans le quartier populeux de l'Alfama, sur les pentes de la Citadelle, alors que le Père allait visiter un malade à domicile. Aucune lumière dans les ruelles. Tout à coup des cris éclatent : « A mort le Curé ! » On s'attroupe. Quelques énergumènes visiblement ivres, serrent le prêtre de près. Aucun, cependant, ne s'enhardit à le toucher, tant son calme et sa douceur en imposent. En réalité, le Père s'attend au pire et intérieurement se recommande à Dieu.
« Eh ! quoi, s'écrie soudain l'un des plus excités, que faisons-nous là ? Sommes-nous ici pour l'adorer ? »
La réaction de haine est immédiate. Mais la Providence veille. Débouche soudain d'une ruelle obscure, une patrouille de marins qui assure la police de nuit. Ils s'approchent carabine au poing : « Halte-là !... » On s'écarte. « Bon D..., s'écrie l'un d'eux, mais c'est le Père Cruz ! »
« Le Père Cruz ! » Ce seul mot suffit à dégriser les plus excités. « A l'instant, conte le héros de l'histoire, ils me demandent pardon. Quelques-uns même se mettent à pleurer. Que voulez-vous ! C'étaient tous d'anciens clients, mes brebis du Limoeiro ! »
A la mort de leur bienfaiteur, les prisonniers du Limoeiro se cotiseront pour lui offrir une couronne de fleurs et lui faire dire une messe à laquelle ils assisteront.

Le Père qui sait deviner ...

Du 13 mai au 13 octobre 1917 eurent lieu les Apparitions de Notre-Dame de Fàtima. Devant ces manifestations, la prudence du clergé portugais fut extrême. Or, un jour, on apprit que le saint Père Cruz allait se rendre à la Cova da Iria. Occasion magnifique pour intimider les Voyants. Leurs censeurs ne s'en privèrent point.
« Cette fois, c'est fini ! leur disait-on, vous ne pourrez plus mentir. 11 va venir un prêtre, un saint, qui lit dans les cœurs. »
« Oh ! quel bonheur ! s'écria Jacinta. Quand est-ce qu'il viendra ? Puisqu'il lit dans les cœurs il verra que nous disons la vérité. »
Voici comment le Père Joaquim da Silva Mourào, compagnon du Père Cruz, raconte ce voyage à Fàtima.
« En 1917, vers la fin de juin ou de juillet, le Père vint me trouver. "Voudriez-vous m'accompagner demain à Fàtima où je désire « confesser » les trois enfants qui disent avoir vu la Sainte Vierge ?" »
Il possédait alors une mule et aussi une ânesse qu'il enfourcha comme de coutume. Nous arrivâmes à la Cova da Iria et nous nous assîmes sur une pierre près d'un figuier. Peu après arrivèrent les trois enfants qui se tinrent debout devant nous. Le Père Cruz les accueillit d'une manière si affable que Jacinta lui dit avec sa candeur coutumière : « Vous êtes un aimable petit vieux, vous ! » Chère petite Jacinta ! elle était loin de se douter que le Procès Informatif de cet « aimable petit vieux », en vue de la Béatification, s'ouvrirait le 10 mars 1951 et que le sien, comme celui de Francisco son frère, commencerait un an plus tard, en avril 1952 !
En face de tant d'innocence et de simplicité, comment soupçonner un instant ces enfants de mensonge ou de supercherie ? Et combien, alors, le Père Cruz en entendant Lucie, dut-il se féliciter d'avoir admis à la première communion, dès l'âge de six ans, cette privilégiée de Notre-Dame.
De son côté, comment Lucie aurait-elle pu ne pas se rappeler que c'était de la main du Père Cruz que, pour la première fois, en 1913, elle avait reçu le Corps du Seigneur, avant de Le recevoir de la main de l'Ange, en 1916, à la « Loca », avec Jacinta et Francisco !

Pere Cruz sur son anesseOn le sait, les Voyants de Fàtima avaient été préparés aux apparitions de Notre-Dame par les visites d'un Ange. Or, l'Ange s'était montré à eux tenant en ses mains un calice surmonté d'une hostie. De la blanche hostie découlaient dans le calice, des gouttes de sang. Laissant le calice qui resta mystérieusement suspendu en l'air, l'Ange s'était agenouillé à côté des enfants et leur avait fait répéter, par trois fois, cette prière : « Très Sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, je vous adore profondément et je vous offre les très précieux Corps, Sang, Âme et Divinité de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ, présent dans tous les tabernacles du monde, en réparation des outrages par lesquels Il est Lui-même offensé. Par les mérites infinis de son Cœur Sacré et par ceux du Cœur Immaculé de Marie, je vous demande la conversion des pauvres pécheurs. »
Puis l'Ange s'était relevé, avait pris l'hostie et communié Lucie. Ensuite, il avait partagé le contenu du calice entre Jacinta et Francisco, disant en même temps à chacun des trois : « Recevez le Corps et le Sang de Jésus-Christ, horriblement outragé par les hommes ingrats ! Réparez leurs péchés et consolez votre Dieu. » Enfin, s'étant prosterné de nouveau, l'Ange, après avoir répété trois autres fois la prière : « Très Sainte Trinité... » avait disparu.
On le conçoit, en cette première visite à Fàtima, le bon Père da Cruz ne souffla mot de la « confession ». Et au lieu de torturer les enfants par une foule d'interrogations minutieuses ou insidieuses, il s'attacha à développer dans ces âmes débordantes de bonne volonté et déjà habituées à souffrir, les germes de sainteté que l'Esprit de Dieu y avait déposés. Il récita le chapelet avec les enfants, puis, monté à califourchon sur son ânesse, si petite que ses pieds frôlaient le sol, il se fit conduire par les pastoureaux au lieu des Apparitions. « Chemin faisant, rapporte Lucie, il nous conseilla de demeurer bons, de fuir les mauvaises compagnies, et nous rassura, nous disant de ne pas craindre : que ce n'était pas le démon, mais bien Notre-Dame qui nous apparaissait. Il nous enseigna, de même, quelques oraisons jaculatoires. »
Deux, en particulier, ravirent Jacinta :
« O mon Jésus, je vous aime ! »
« Doux Cœur de Marie, soyez mon salut ! »
Désormais, dans les champs, lorsqu'elle gardera ses brebis, l'enfant les redira sans cesse. Elle les modulera, les chantera sur des airs improvisés par elle.
On comprend aisément cette ferveur pour ces oraisons jaculatoires enseignées par le Père Cruz, car quelques jours auparavant, le 13  juin (seconde apparition), Notre-Dame avait dit aux petits Voyants : « Jésus veut établir dans le monde la dévotion à mon Cœur Immaculé. » Ce Cœur Immaculé, les enfants l'avaient vu entouré d'épines qui s'y enfonçaient de toutes parts. Symbole du Cœur douloureux de Marie, cruellement affligé par le débordement des péchés du monde, et sollicitant pénitence et réparation.
Du Père Cruz, Jacinta, en particulier, gardera un souvenir inoubliable et l'appellera : « le Père qui sait deviner ». Quant au Père, lui, il aimera raconter, presque nonagénaire, comment l'angélique enfant, avec une parfaite ingénuité, l'avait déjà traité de « bon petit vieux » trente ans plus tôt.

Le Père Cruz revint de la Cova da Iria gagné intérieurement à la cause de Fàtima. Mais il était trop prudent, trop respectueux de l'Autorité ecclésiastique pour ne pas garder une sage réserve. Les événements de Fàtima ne devaient recevoir l'approbation officielle qu'en 1930 et 1931.
Néanmoins, au témoignage de Monseigneur Freitas Barros, dans le recueil de ses « Souvenirs » publié en 1954, cette visite du Père Cruz à Fàtima eut un immense retentissement et donna un élan nouveau au mouvement favorable aux Apparitions. Qu'un prêtre aussi vertueux, aussi digne, aussi connu, ait manifesté ostensiblement sa conviction intime, fut en quelque sorte une « consécration officieuse » de ces manifestations. Le Père Cruz, en effet, s'était fait conduire à la Cova da Iria, et là, devant une assistance nombreuse, avait récité le chapelet à haute voix avec les trois Voyants ; il avait même rappelé à ceux qui l'entouraient comment Notre-Dame avait protégé leur patrie au cours des huit siècles de son existence. « Je me souviens, écrit encore Monseigneur Freitas, qu'en mai 1921, le Père Cruz prêcha à Fàtima sur les recommandations faites par Notre-Dame à la Cova, mais sans faire la moindre allusion aux Apparitions ni aux Voyants. Je sais également que, tant que Fàtima demeura sous la juridiction du patriarcat de Lisbonne, le Père tint le Cardinal au courant de tous les incidents qui survenaient à Fàtima, et lui manifestait sa conviction personnelle favorable aux Voyants et à l'authenticité des Apparitions de Notre-Dame. Cependant, les catholiques demeuraient très divisés. En février 1918, au Palais Patriarcal, un prêtre venait de raconter à des confrères le fameux prodige du soleil, lorsqu'il fut pris à partie et critiqué par un journaliste catholique de renom. Survint le Père Cruz. Notre journaliste lui baisa la main, puis, d'un ton où perçait l'ironie et la suffisance : « Père, est-ce que vous avez vu, vous aussi, le soleil « danser » à Fàtima, le 13 octobre dernier ? ». Quelque peu anxieux, tous gardèrent le silence. Le Père esquissa un sourire discret : « Monsieur, lui dit-il, je n'ai pas vu le soleil « danser » à Fàtima, pour la bonne raison que je n'y étais pas. Mais il y a une chose certaine : Jésus-Christ, dans son Évangile, affirme qu'il est plus facile à un chameau de passer par le chas d'une aiguille qu'à un pécheur de se convertir. Or, croyez-moi, j'ai séché des larmes, beaucoup de larmes qui « dansaient » — puisque vous tenez à cette expression — qui dansaient dans les yeux d'une foule de pécheurs touchés de repentir par le prodige de Fàtima. Or, il y a moins de difficulté, selon moi, à croire que le soleil ait dansé, qu'à admettre qu'une pareille multitude se soit convertie sans y avoir été poussée par une cause qui dépasse la nature ». Sur ces mots, le Père monta aux appartements du Cardinal, avec lequel il s'entretint longuement. Le soir même, le Patriarche confiait : « Je suis en train d'acquérir la certitude, que Notre-Dame, une fois de plus, veut sauver le Portugal. ».
« N'avez-vous jamais douté des Apparitions de Fàtima ? » demandera-t-on au Père Cruz longtemps plus tard.
« Dès que les autorités légitimes se furent prononcées, ma certitude fut complète et j'ai couru à la Cova comme pèlerin et comme pénitent. J'aime beaucoup y aller. On y prie si bien ! Et puis, il y a tant d'âmes, qui y vont chargées d'angoisse et de secrets. Leur prendre la main, les aider à se relever, les remplir de Dieu — je vous le demande — y a-t-il consolation plus douce pour un cœur de prêtre ? »
Ayant entendu les doléances de pèlerins de Fàtima, qui n'avaient pas pu y communier faute de confesseur, le Père Cruz invita, par la voix de la presse, dans un vibrant appel, tous les prêtres visitant Fàtima, à ne jamais repartir sans y avoir exercé leur ministère, adjurant chacun d'eux d'entendre au moins quinze confessions en l'honneur des quinze mystères du Rosaire.

L'Union apostolique

Le Père Cruz fut, durant de longues années, directeur de l' « Union apostolique du clergé », oeuvre que le pape Léon XIII avait approuvée et louée dès 1880 et dont saint Pie X s'était constitué lui-même le protecteur.
En 1915, le Père Cruz rencontra près de Lisbonne Mgr Henri Reig, alors directeur de l'Union apostolique de Madrid et depuis cardinal-archevêque de Tolède. Ce dernier, l'exhorta chaleureusement à fonder un centre au Portugal. On l'appellerait « Union apostolique des prêtres du Sacré-Cœur de Jésus ». L'œuvre fut louée et approuvée par le cardinal Mendes Belo, patriarche de Lisbonne, formant le vœu que le plus grand nombre possible de ses prêtres en fissent partie. Le Père Cruz fut évidemment choisi comme directeur.
« Quand il traçait le programme d'une vie sacerdotale apostolique toute donnée aux âmes, écrit Mgr Freitas Barros, alors il était incomparable. Il regardait bien en face son petit auditoire, puis se revêtant d'un certain air d'autorité : "Travaillons, mes très chers ! Travaillons sans cesse ! Voyez comment Satan ne se repose ni jour ni nuit. Notre devoir d'état à nous autres, c'est celui-ci : Confesser, tant qu'il y a des pénitents. Prêcher, dès qu'il y a des auditeurs. Prier, à n'en pouvoir plus." »

Le Père Cruz exhortait sans cesse les autres à prier, mais lui-même comment priait-il ? Ceux qui ont vécu et travaillé avec lui sont unanimes dans leur témoignage : En vérité la vie du Serviteur de Dieu fut une prière continuelle ; l'esprit tout absorbé en Dieu, il priait soit vocalement soit mentalement ; il priait de jour et de nuit, au cours des voyages, toujours en commun quand c'était possible. Il priait même en prenant ses repas, entre les services.
Quand un supérieur demanda au Père Cruz si cela ne lui coûtait pas de consacrer chaque jour une heure entière à la méditation : « J'en fais toujours plus d'une heure, répliqua-t-il, mais j'emploie la grande partie du temps en affections et en bons propos. Je ne peux pas discourir, ma pauvre tête s'y refuse. Pour les deux examens quotidiens d'un quart d'heure, c'est même chose ; le Père Provincial m'a dit : "Faites un acte de contrition". » Ces confidences nous sont rapportées par le Père Leite, qui ajoute : « Le fruit que le Serviteur de Dieu tirait d'oraisons jaculatoires extrêmement simples et l'ardeur avec laquelle il les proférait, la ferveur extraordinaire d'une vie alimentée par un très petit nombre d'idées spirituelles, la facilité surprenante avec laquelle il dirigeait vers Dieu ses conversations, quels que fussent ses interlocuteurs, tout semble porter à croire que le Père avait reçu du ciel des grâces spéciales d'oraison. »

Toujours avec son inséparable chapelet ...

Les contemporains appellent le Père Cruz « l'homme du Rosaire », « l'homme qui propageait sans cesse le Rosaire », « l'homme qui avait toujours en main son inséparable chapelet. » Sans cesse le Père Cruz récitait le Rosaire et le propageait dans ses prédications. Le chapelet, conseillé avec instance par le Vicaire du Christ, le chapelet quotidien, demandé explicitement par Notre-Dame à Fàtima, n'est-il pas, en effet, pour la majorité des chrétiens, le moyen facile et pratique d'assurer la persévérance dans la prière ?
Aussi la grande et principale prédication du Père Cruz était l'explication des mystères du Rosaire. En toute occasion, dans les paroisses, tous les jours, il le récitait et le commentait.
Oui, il récitait le chapelet, ou, plus exactement, il prêchait le Rosaire. Il faisait précéder chaque dizaine d'une méditation plus ou moins développée sur le mystère. Dans ces méditations, toujours en harmonie avec les textes évangéliques, s'entremêlaient les élévations pleines d'ardeur, les considérations les plus opportunes, les invitations les plus pressantes à imiter les vertus proposées dans le mystère. Et ceci d'une manière admirablement adaptée. « Souvent, quand l'orateur avait achevé le chapelet, remarque, non sans une pointe de malice Monseigneur Freitas, on pouvait dire que sa prédication était terminée. Car, dans les explications qui précédaient la récitation de chaque dizaine, le Père avait fait passer toute la doctrine chrétienne, depuis la création jusqu'au jugement dernier ! » ; mais qu'elle émotion à la fin de la récitation de la dizaine ! Une fois le Pater, les dix Ave, et le Gloria récités, le Père ajoutait quelques oraisons jaculatoires, entre autres celle-ci, qu'il avait toujours sur les lèvres : « Tout pour Vous, Cœur Sacré de Jésus ! » Or avant de la proférer, il levait d'abord les yeux au ciel, ensuite il soupirait profondément comme quelqu'un qui ne peut comprimer la flamme intérieure qui le dévore, puis il articulait lentement les syllabes en accentuant avec amour le mot « Vous ». Les fidèles étaient fortement impressionnés par cette sorte de « décharge » surnaturelle et vivement émus.

Son amour du Rosaire... Quand on lui présentera pour la première fois les petits Bergers de Fàtima, il commencera par réciter avec eux un premier chapelet. Et quand, monté à califourchon sur son ânesse, il sera parvenu sur les lieux mêmes de l'Apparition, à la Cova da Iria, il récitera un second chapelet, à haute voix, avec les trois Voyants.

Sa dévotion au Rosaire se manifeste en toute occasion. « Vers 1922, écrit le Curé de Saint-Mamede, j'eus l'honneur d'accompagner Son Éminence le Cardinal Patriarche Mendes Belo au cours de sa visite pastorale dans la paroisse de Sào Domingos de Carmôes. « Le vénérable Prélat, presque octogénaire avait passé la plus grande partie de la journée à l'église, assistant à la messe solennelle, administrant le sacrement de confirmation, prêchant et présidant les autres exercices. Parmi les assistants, on remarquait le Père Cruz qui, après avoir assuré le Triduum préparatoire, donnait libre cours à son zèle et à sa piété, confessant, bénissant, se prodiguant à tous. Beaucoup tenaient à lui baiser la main, car le bruit courait qu'il obtenait du ciel des grâces sans nombre, même des miracles.
La nuit tombait lorsque la visite épiscopale prit fin. Le Cardinal, visiblement épuisé, monta dans sa voiture pour regagner Lisbonne. A la sortie du bourg, l'automobile s'arrêta brusquement. Le Père Cruz apparut à la portière et, très humblement, sollicita une place. Le Cardinal acquiesça volontiers et fit asseoir le Missionnaire près de lui. Le voyage se poursuivit. Mais on n'avait pas fait trente mètres que le Père Cruz rompit le silence : « Votre Éminence sait-elle que je n'ai pas encore récité mon chapelet ? Je vais donc, si elle veut bien me le permettre, le réciter en mon particulier. » Il commença aussitôt, mais de telle manière qu'il fut impossible à ses compagnons de ne pas répondre.
La route étant défoncée, le trajet dura environ deux heures. Quand la voiture s'arrêta enfin, entre onze heures et demie et minuit, devant le palais patriarcal, le Serviteur de Dieu entamait la dernière dizaine de son neuvième chapelet... A peine dans le vestibule, il demanda la permission d'achever, puis remercia Son Éminence en termes très délicats et se retira. Le Patriarche me pria alors de reconduire le Père jusqu'à son domicile, qui était tout proche. Quand la voiture déboucha dans la rue Renato Baptista, le saint Missionnaire remarqua que la chapelle donnant sur cette rue était encore ouverte. Il fit signe au chauffeur de s'arrêter et entra juste à temps pour recevoir la bénédiction du Très Saint Sacrement qui clôturait le salut. Après avoir répondu aux louanges eucharistiques, il se leva et exposa aux fidèles, d'un ton pénétrant, toutes les grâces qu'avait values à la paroisse Sào Domingos de Carmôes la visite pastorale. Alors, afin de remercier le ciel, il commença sans désemparer un de ses fameux Chemin de Croix. Voilà le Père Cruz pris sur le vif. « Travaillons, travaillons sans cesse, répétait-il aux prêtres. Satan ne se repose ni jour, ni nuit. Notre devoir est de confesser tant qu'il y a des pénitents ; de prêcher, dès qu'il y a des auditeurs ; de prier à n'en pouvoir plus. »

Le Père Cruz voyait tout à travers la foi. Aussi, même et surtout dans les contrariétés, la volonté de Dieu demeurait son unique règle d'action. Cette foi restait vivante et alimentait sa piété, on le constatait au profond respect avec lequel il articulait la doxologie : Gloria Patri, et Filio, et Spiritui sancto ... Sa maxime favorite nous est connue : « Dieu gouverne le monde, mais notre prière gouverne Dieu. »

L'assiduité du Serviteur de Dieu à visiter les églises où il y avait « Lausperene » était bien connue, mais sait-on qu'il lui arrivait de pleurer à chaudes larmes, de sangloter comme un enfant lorsqu'on l'en empêchait à cause de sa santé ? Quand la sainte Réserve était conservée sous le toit qui l'abritait, le Père se levait la nuit, ou du moins de très grand matin, pour aller adorer « Jésus-cache ». Dans la journée, en chambre, il évitait de s'asseoir le dos tourné à la chapelle. Après avoir célébré le Saint Sacrifice, il prolongeait son action de grâces, ne permettant pas qu'on l'interrompît à pareil moment. Il aimait assister à une seconde messe, et l'offrait en réparation pour ceux qui n'y assistent jamais.

Quant au Sacré Cœur, le Père s'employa partout à promouvoir son culte, propageant dans le même dessein l'Apostolat de la Prière et la consécration des familles. Toute sa vie, il demeura singulièrement attentif au grand devoir de la réparation, exact à célébrer pieusement les premiers vendredis du mois et la fête du Cœur de Jésus, prêchant d'innombrables sermons et triduums en son honneur.
Le Père possédait un autel portatif, don d'un missionnaire, et avait reçu la faculté de célébrer partout où il le voulait. Il pouvait de la sorte offrir le Saint Sacrifice dans les nombreux foyers où on l'appelait pour y introniser le Sacré Cœur et ne manquait pas d'y faire une allocution sentie.

Le Père Cruz ne pouvait lire l'Évangile de la Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ sans être ému jusqu'aux larmes. Chaque vendredi, à quinze heures, il laissait toute autre occupation pour se rendre à la chapelle et prier en souvenir des cinq plaies du Christ. Il composa un chemin de la croix, rempli d'onction, dont le texte se répandit dans le Portugal. Lui-même le faisait chaque jour, seul ou avec les fidèles, dans les églises, en voyage, au lit lorsqu'il était malade. Durant les insomnies de sa dernière maladie, on lui voyait fixer les yeux longuement sur le crucifix.

Ses saints de prédilection étaient saint Joseph, qu'il nommait « le plus grand de tous », saint François-Xavier, son recours habituel pour les faveurs sollicitées, saint Ignace, l'homme qui ne chercha que Dieu en toutes choses, enfin sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, en l'honneur de laquelle il composa une prière.

Citons, ci-dessous, la prière qu'il adressa au Cœur Immaculé de Marie et qu'on a trouvée dans ses papiers de retraite spirituelle. Tout ce qu'il y a sollicité, remarquons-le bien, il l'a obtenu, et ce ne sont pas des grâces de second ordre que celles de garder immuablement l'horreur souveraine du péché, de posséder une foi vive, une espérance ferme, une charité ardente, tout cela couronné par le don qui fait les apôtres, le don de rayonner ces vertus et de les communiquer aux âmes.

Prière
au Cœur Immaculé de Marie
composée par le Père Cruz

« Doux Cœur de Marie, soyez mon salut. Obtenez-moi de la Très Sainte Trinité le pardon de tous mes péchés, la grâce d'avoir toute ma vie une foi vive, une espérance ferme et une charité ardente, et aussi le don de communiquer ces vertus à beaucoup d'âmes ; obtenez-moi les secours pour penser, dire, écrire, discerner et exécuter toujours et uniquement ce qui est conforme à la Très Sainte Volonté de Dieu ; la grâce d'éviter tout péché délibéré, même véniel, et de résister sur-le-champ à toutes les tentations ; la grâce de réaliser avec pureté d'intention tout le bien que je puis et dois réaliser, de supporter avec patience et même avec joie toutes les peines et souffrances, de m'efforcer d'avancer toujours dans le chemin de la perfection, de suivre les exemples des saints du ciel et des âmes particulièrement justes qui sont sur la terre ; enfin la santé de l'âme et du corps, les forces nécessaires pour travailler à glorifier Dieu et à sauver les âmes ; la grâce de n'avoir jamais besoin d'être opéré et celle de conserver jusqu'au bout un jugement sain, me permettant de vous aimer beaucoup jusqu'à mon dernier soupir et d'être l'instrument de la Bonté divine pour faire beaucoup de bien durant ma vie, à ma mort et après ma mort. Enfin daignez, du haut du ciel, bénir tous ceux que je bénis sur la terre. »

Il y a des pauvretés qui sont richesse, soit parce qu'elles diminuent le nombre des servitudes, soit parce qu'elles élèvent et libèrent l'âme. La vie du Père Cruz nous offre comme un reflet de cette pauvreté opulente. Peut-être aidera-t-elle certaines âmes à mieux saisir l'aspect richesse de la pauvreté chrétienne, laquelle est basée sur la foi en la Providence telle que le Christ l'a décrite.

Si nous accordons pleinement notre foi et notre confiance à Dieu, notre Père, si nous savons sortir de nous-mêmes et nous abandonner, placer en lui le centre de nos aspirations, de nos intérêts, de notre assurance même, alors ce Père incomparable se chargera de tout dans notre vie et pourvoira à nos innombrables besoins, matériels ou spirituels, intellectuels ou affectifs. Si nous faisons passer avant toutes choses « son Royaume et sa Justice », le reste sera accordé par surcroît. C'est cette affirmation du Christ qui éclaire pour un chrétien la vraie notion de la Providence.

Nul ne fut plus détaché que le Père Cruz de l'argent et des biens matériels, mais ce détachement devait lui acquérir une sympathie universelle qui se traduisait en toute occasion et de façon fort tangible. Lui-même, dans une de ses ouvertures de conscience, a conté très simplement comment il fut amené au détachement : « "Mes Pères, dit un jour le Patriarche de Lisbonne, don José Neto, soyez toujours honnêtes et désintéressés, et Notre-Seigneur ne vous manquera jamais". Je fis de cette parole ma règle de vie et m'y suis toujours conformé. [...] A la mort de mon père, continue le Serviteur de Dieu, j'ai tout donné à ma sœur, sans rien garder pour mon usage. Eh bien, malgré cela, le Bon Dieu me permet de faire l'aumône aux pauvres. Si j'ai besoin de quelque chose pour mon usage personnel, je fais confiance en la Providence.

Plus fort que l'anarchiste Ferrer ...

L'anarchiste Ferrer, célèbre à Barcelone au début du XXème siècle, s'était juré de ne pas réserver son effort de propagande pour les grandes occasions, mais de profiter de tout, même d'un simple trajet en tram, pour se faire des adeptes.
Le zèle du Père Cruz dépassait le sectarisme d'un Ferrer. « Un beau matin de printemps, en 1921, raconte encore Monseigneur Freitas Barros, je reçus une lettre du Père Cruz : "Très cher, nous allons travailler trois jours à Roliça. Dimanche aura lieu dans cette paroisse la visite pastorale de notre Évêque. Je vous attends donc ce soir, à la gare de Terres Vedras." Je me rendis à l'appel de mon vénéré collègue et pris le train à Lisbonne. A la station de Cassera, je fus surpris de voir monter le Père Cruz. L'arrêt étant très court, j'attendis pour le rejoindre la station suivante, un quart d'heure plus tard. Alors, je restais un moment interdit. Jamais je n'avais vu pareille scène. Au centre du wagon, revêtu d'une étole violette, le Père tenait dans la main droite un crucifix et dans la main gauche son inséparable chapelet. Il prêchait, devant quinze ou vingt voyageurs attentifs, le Chemin de la Croix, avec la même aisance que s'il se fut trouvé dans une église. Les yeux brillants, le visage animé, le Père irradiait comme une sorte de fluide surnaturel qui conquérait les cœurs. Rien ne le décontenançait : ni le va-et-vient aux arrêts du train, ni la fumée qui parfois envahissait le wagon, ni les sourires d'une demi-douzaine de voyageurs dominés par le respect humain. Les autres s'étaient découverts et priaient à haute voix. Ici et là, des larmes perlaient aux paupières. Ce n'était pas un Chemin de Croix pour gens pressés, mais un vrai Chemin de Croix de retraite. « Confessez-vous, conseillait-il, au moins une fois chaque mois ; faites une confession générale de toute votre vie ; dites le chapelet de Notre-Dame tous les Jours et si vous le pouvez en famille ; dans une maladie grave, ne recevez pas la troisième visite du médecin sans demander les Sacrements ». C'est dans cette ambiance de foi et d'amour de Jésus crucifié, que nous arrivâmes à la gare de Saint-Mamede. Nombreux furent les voyageurs qui vinrent alors remercier affectueusement l'extraordinaire prédicateur et lui baiser la main. Parvenus à Roliça, nous aperçûmes le Curé qui nous attendait sur la place devant l'église.
« Père Cruz, dit le prêtre, le souper est prêt. Nous n'avons pas une minute à perdre. L'ouverture du triduum va commencer dans une demi-heure.
Avec autant de délicatesse que d'humilité : « Monsieur le Curé, fit observer le Père Cruz, nous sommes venus ici pour travailler. Si vous voulez bien nous accompagner à l'église et faire sonner les cloches, nous commencerons sans tarder. » Pressant le pas, le Père s'achemine lui-même vers l'église.
La nuit tombait déjà et les gens rentraient des champs. La sonnerie en attira une cinquantaine. Le Père Cruz, selon sa coutume, commença à réciter le chapelet ou, plus exactement, à prêcher le Rosaire. L'office s'acheva vers 10 heures. C'est seulement une demi-heure plus tard que l'excellent Curé réussit enfin à faire asseoir le Père Cruz et à lui faire accepter une légère collation.
C'était l'époque où toute cette région était travaillée par une intense propagande antireligieuse. On fit la prière du soir en commun. Puis, le Père Cruz, visiblement fatigué, gagna sa chambre. Une heure ne s'était pas écoulée, qu'il entra dans la pièce où je dormais. Il m'éveilla.
« Compagnon, compagnon, me dit-il, levez-vous. Prions. C'est l'heure de l'Agonie de Notre-Seigneur au Jardin des Oliviers. Faisons l'Heure Sainte. »
Alors, à genoux sur les carreaux de la chambre, il commença une longue heure d'oraison, entrecoupée de clameurs étouffées, de gémissements, de brûlantes oraisons jaculatoires pour consoler le Divin Maître et réparer. L'Heure Sainte achevée, il me salua en souriant et partit. Deux heures ne s'étaient pas écoulées qu'il revint de nouveau dans ma chambre. Il me réveilla pour la seconde fois :
« Compagnon ! C'est l'heure des grands pécheurs. Que de reniements atteignent le Divin Maître ! Que de Judas autour de nous, dans les environs ! »
Et pour la seconde fois, à la faible lueur d'une petite lampe à huile qui projetait sur les murailles des jeux d'ombres impressionnants, la voix du saint Missionnaire s'éleva suppliante. Au loin on percevait le chant des coqs. Le Père priait et sa prière se faisait plus instante. Quand il se releva, j'aperçus des gouttes de sueur qui tombaient de son front. La scène se répéta une troisième fois aux premières lueurs de l'aurore, alors qu'on entendait déjà le roulement des charrettes et les pas des travailleurs partant aux champs.
« Maintenant, dit le Père Cruz, prions pour que les habitants de cette paroisse viennent assister aux prédications et ne méprisent pas les avances du Seigneur. »
Les veilles du pieux Missionnaire se renouvelèrent le lendemain et encore le surlendemain. On comprend qu'après de pareilles semailles les fruits recueillis aient été miraculeux.
Un jour à la fin d'un triduum, le Père annonça que son départ aurait lieu dans un quart d'heure, puisque la mission était terminée. Il passa par la sacristie, salua le curé et s'apprêtait à gagner le train, où sa place était retenue, lorsqu'arrive un jeune avocat de la localité, qui passait pour incrédule ou peu s'en faut. « Père, cela m'a fait du bien de sentir votre foi en Dieu et votre amour pour les pauvres. Est-ce que... » L'homme de Dieu ne le laissa pas achever, mais lui prit affectueusement les mains et le conduisit dans un coin de la sacristie. Là, il le fixa avec ce « sourire angélique » qui frappait tout le monde, prononça quelques mots à voix basse et lui fit signe de s'agenouiller. Puis ce fut le coup de filet... le grand geste de la cape. La confession commençait. Car le Père, pour confesser les hommes, enlevait son surplis, revêtait sa grande cape, puis se penchait sur le pénitent comme s'il voulait l'embrasser et mieux recevoir ses aveux.

Au loin, le sifflet strident de la locomotive rappelait au Père que sa place était retenue dans le train. Mais le départ ne l'intéressait plus. Dans ce coin de sacristie, sous un grand crucifix de marbre, s'opérait le salut d'une âme. Il s'y opérait si bien que, depuis lors, le jeune avocat, à la manière de Charles de Foucault, se convertit tout de bon et se mit à la communion quotidienne.
En un clin d'œil la nouvelle fit le tour de la cité. Au Portugal aussi, les langues sont déliées, et pas seulement celles des femmes. La pêche miraculeuse ne faisait que commencer. L'un après l'autre, plusieurs gros poissons vinrent donner dans les mailles du filet, ou plutôt dans la fameuse cape. Bref, toute la soirée se passa à entendre les confessions.

Un autre jour, notre Missionnaire s'arrêta chez des amis, dans une bourgade de la basse Beira. Un quart d'heure avant le repas, arrive un médecin ; il vient faire une piqûre au Père qui se sent épuisé et doit commencer dès le lendemain un triduum. Tous deux passent dans une chambre voisine, mais vingt, trente, quarante minutes s'écoulent sans que la porte s'ouvre. Enfin, le médecin apparaît, radieux : « Vous étiez inquiets ?... Je le comprends. Excusez-moi pour le retard, mais vous n'imagineriez jamais ce qui m'est arrivé... Je venais donner une injection, et... c'est moi qui reçois une absolution, la première absolution de ma vie. » On pourrait multiplier les faits et des plus pittoresques.

Au cours d'une prédication, tous les habitants étaient venus se confesser, tous sauf un, ivrogne invétéré. Il n'en fut pas quitte pour autant. Informé, le Père se mit en route sur le champ et marcha droit à son logis. Notre homme, l'apercevant de loin, courut se cacher. Stratagème inutile. Le chasseur d'âmes, explorant maison, étable et grenier, finit par découvrir son gibier. Le « sourire céleste » et quelques mots paternels firent le reste.
Avec cela une simplicité et une humilité admirables, chez le Père Cruz. Lorsqu'il descendait d'un taxi, il arrivait que le chauffeur refusât le prix de la course et dît à mi-voix aux passants : « Celui-là, c'est un saint. Ah ! si tous étaient comme lui !... » Mais le plus fort, c'est que le Père Cruz entendait parfois ces réflexions et les trouvait si amusantes qu'il les racontait ensuite pour égayer ses amis.

En 1943, lors du grand pèlerinage marial du 8 septembre au sanctuaire de la Penha, le Père Recteur du noviciat des Pères Jésuites de Guimarais racontait en riant de tout son cœur : « Vraiment, les saintes gens, ça n'est pas fait comme les autres. Tout à l'heure, j'ai averti le Père Cruz qu'on était en train de vendre ses portraits là-haut, au Sanctuaire. Vous croyez peut-être qu'il s'est fâché ? Pas du tout !. Il m'a simplement indiqué les adresses où on pourrait se procurer ses photographies mieux réussies. »

Le Serviteur de Dieu eut-il le don de connaître surnaturellement des choses cachées ? On se souvient du témoignage de la petite Jacinta qui l'appelait : « le Père qui sait deviner ». Certains témoignages sembleraient le prouver, notamment celui d'une mère de famille de Portalègre, Rita Bragança Gil : « Quand je suis allée pour la première fois à Fàtima en pèlerinage, déclara cette personne, j'y ai rencontré près du Sanctuaire le Père Cruz, dont j'avais entendu parler, mais que je n'avais jamais vu. Entendant les gens l'appeler par son nom et les voyant s'empresser autour de lui, je m'approchai moi aussi avec mes deux enfants, âgés de quatre et cinq ans, pour lui demander sa bénédiction. Le Père, posant alors la main sur la tête de mon plus jeune fils, me dit : « Celui-ci a besoin de recevoir le baptême. » J'en demeurai abasourdie, car le fait est que l'enfant, contrairement à mon désir, n'avait pas reçu le sacrement. Le Père ne nous avait jamais vus, et comme personne ne nous connaissait à Fàtima, on n'avait pu le renseigner. Rentrée chez moi, je fis des instances et mon fils fut baptisé. Il était temps, car notre cher petit Antoine s'envola au ciel quelques mois plus tard. »

II ne pourrait être question de rappeler ici les innombrables faveurs obtenues par le Serviteur de Dieu de son vivant ou après sa mort.

Jésuite à 81 ans

Le père CruzEtudiant à Coïmbre, Francisco da Cruz s'était lié d'étroite amitié avec un jeune prêtre, José Pires Antunes, entré plus tard dans la Compagnie de Jésus, et qui devenu Missionnaire aux Indes y mourut en odeur de sainteté. Francisco da Cruz, l'aurait volontiers suivi dans la Compagnie ; mais son état de santé, alors trop précaire, fut un insurmontable obstacle.
En 1929, le Très Révérend Père Ledochowski avait obtenu de Pie XI un indult permettant au Père Cruz de prononcer, à l'article de la mort, les vœux de religion de la Compagnie de Jésus. Mais en 1940, Sa Sainteté Pie XII accordait d'anticiper ces vœux de religion ; si bien que le 3 décembre de la même année, le saint vieillard, à l'âge de 81 ans, émettait sa profession religieuse en la fête de saint François Xavier, son protecteur céleste et saint de prédilection.

Dans son testament le Père da Cruz déclare : « Malgré mon grand amour pour mes parents et pour ma terre natale, j'estime qu'il est de mon devoir de faire déposer mon corps dans le caveau de la famille religieuse — la Compagnie de Jésus — à laquelle je me suis uni par les vœux de religion, réalisant ainsi l'ardent désir que je nourrissais depuis 60 ans et auquel le manque de santé avait toujours fait obstacle. »

En décembre 1947, le Serviteur de Dieu dut s'aliter, atteint d'une pneumonie. Il comprit la gravité de son état et se prépara à la mort. Il est à croire que le Père Cruz se servit alors de la formule qu'il avait souvent conseillée : « Mon bon Jésus, je vous offre mon dernier soupir en union avec les mérites infinis de votre Passion et de votre Mort, renouvelés à la sainte Messe qui sera dite à l'heure de ma mort. » Dix mois plus tard, une angine de poitrine devait emporter le Père à l'improviste.
Le 8 décembre, en la fête de l'Immaculée, le vénéré malade reçut les derniers sacrements. Le 12, le pouls se mit à faiblir de façon inquiétante. Les assistants et le Père Provincial des Jésuites commencèrent même les prières des agonisants ; cependant un ballon d'oxygène permit à la respiration de reprendre. Ce fut alors que le Serviteur de Dieu, à la suggestion du Père supérieur, articula ses dernières recommandations, exhortant les membres de sa famille à l'union, exprimant sa profonde gratitude aux personnes qui l'hébergeaient depuis si longtemps et demandant pardon pour la peine qu'il avait pu causer, remerciant enfin la Compagnie de Jésus d'avoir bien voulu l'accueillir. Il taquina même aimablement son médecin, le docteur Leite de Faria, qu'une charité « incorrigible » portait à revenir pour la troisième ou quatrième fois depuis le matin.

Le soir se vérifia ce que le Père avait si souvent affirmé aux autres : loin de nuire à la santé du corps, l'Extrême-Onction peut contribuer à la rendre. Une amélioration se produisit, d'abord à peine perceptible, mais qui s'accentua les jours suivants, si bien qu'au début de janvier le convalescent put se lever et passer de longs moments à la chapelle, se dédommageant ainsi de ne pouvoir plus célébrer.
Le 8 juillet, dans l'espoir de récupérer ses forces, il accepta de se rendre à la campagne, chez des amis. Pour plus de sûreté, son médecin voulut l'accompagner durant le trajet. Le Père en profita pour confesser un malade, mais, saintement rusé, il n'en parla qu'au tout dernier moment, par crainte de se voir refuser la permission. Le 21 septembre, très faible encore, il rentrait à Lisbonne et visitait un autre infirme.

C'est à partir du 2 décembre 1947 que le Père Cruz avait dû faire son sacrifice et se contenter désormais d'assister à la sainte messe et d'y communier.

Le rappel à Dieu du bon Serviteur

La nuit du 30 septembre 1948 fut presque normale. Cependant, le Père se plaignit d'une certaine douleur à la poitrine. Comme on lui offrait de faire venir le médecin, il répondit que cela n'en valait pas la peine.
Le lendemain, 1er octobre, vers huit heures et demie, le Père Aparicio, curé de Saint-Christophe, lui apporta la sainte communion. Un quart d'heure après, la servante entra avec le petit déjeuner, mais à peine l'eut-elle déposé qu'elle vit le Père pâlir et se contracter. Elle courut avertir dona Lucinda et les dames Machado, qui transportèrent le mourant sur son lit, mais la respiration cessa à ce moment même. Le grand Serviteur de Dieu, ce Chevalier de Notre-Dame, cet infatigable propagateur du chapelet, venait de s'éteindre en paix, à la fin de son action de grâces.

S'il est vrai que l'amour est la meilleure des préparations à la mort, le Père Cruz s'était longuement et intensément préparé : que d'oraisons jaculatoires, en effet, depuis celles qu'il récitait avec les petits voyants de Fatima, que de longues adorations dans les chapelles, que de regards d'amour sur Jésus-Hostie dans les églises où il y avait « Lausperene » ! Jésus et Marie répondirent à leur serviteur fidèle en lui accordant une mort très douce, et surtout en l'appelant à eux au jour choisi entre mille qui manifesterait combien sa dévotion et sa piété leur avaient été agréables.

Puisque le Père du ciel veille jalousement sur ses enfants et que rien ne leur arrive sans une permission ou un dessein formel de sa part, ne faut-il pas voir dans les circonstances de ce trépas comme une triple réponse de la Providence : celui qui avait tant adoré Jésus-Hostie est rappelé par le bon Maître quelques minutes après s'être uni à lui par l'Eucharistie ; l'apôtre du Cœur de Jésus est accueilli par le Sauveur un premier vendredi, selon le désir qu'il avait tant de fois exprimé dans sa prière : « J'aimerais mourir un vendredi, répétait-il souvent, pour profiter de l'indulgence sabbatine réservée au scapulaire du Carmel. » ; enfin, le Père Cruz quitte ce monde le premier jour du mois consacré au Rosaire. La Providence divine fait bien toutes choses. Elle gouverne le monde, rien de plus certain, mais qu'il nous soit permis de constater une fois de plus que l'humble désir du bon serviteur avait gouverné la Providence. Le Père mourait non seulement un jour beau entre tous — « dia tâo lindo », lui-même venait de le dire — mais à la plus belle heure de ce jour ; enfin il avait gardé un jugement sain, faveur demandée explicitement au Cœur Immaculé de Marie et qui lui permit de faire du bien jusqu'au bout.

Des obsèques triomphales

Le soir même du décès, le Cardinal Cerejeira vint prier près de la dépouille mortelle et lui baisa pieusement les mains, baiser qui exprimait l'estime du chef pour cet humble prêtre, gloire du patriarcat, et aussi l'attachement personnel de l'ami, car les sentiments du Père Cruz envers le cardinal avaient été toujours empreints non seulement d'un respect profond, mais encore d'une amitié très délicate. Il écrivit à tout le clergé de son diocèse, l'invitant à participer aux funérailles : « Le saint Père Cruz demeurera une des gloires les plus pures de notre Patriarcat. Le clergé de Lisbonne le vénérera toujours comme un exemple accompli de travail apostolique, de prêtre consacré tout entier à la gloire de Dieu et au salut des âmes. Il aura et cherchera en lui un modèle et un avocat. »
A la nouvelle du trépas, un nombre incalculable de personnes accoururent pour vénérer le corps du défunt. L'affluence fut telle qu'on dut recourir à la police pour canaliser la foule. Le samedi 2 octobre, à dix-sept heures, le cercueil fut conduit processionnellement à la cathédrale, où les fidèles s'empressèrent par milliers avant qu'on fermât le cercueil, désireux de faire toucher des crucifix, des chapelets ou des images à ces mains qui avaient tant béni. Le corps fut bientôt recouvert d'une montagne de fleurs dont les pétales étaient emportés comme reliques. Parmi les couronnes, celle du Limoeiro et de ses détenus attira l'attention.

Le 3 octobre 1948, le Chapitre de la cathédrale fit célébrer un service solennel, que voulut présider le cardinal, en présence du Ministre de la guerre et du gouverneur civil de Sétubal ; puis le modeste cercueil de bois de pin, porté par des religieux et des prêtres, escorté de ministres et secrétaires d'État, de délégués du patriarche et des évêques, fut conduit au Terreiro do Paco, place magnifique bordée de palais, d'où la vue découvre par-delà le Tage les hauteurs bleutées de Palmelle et d'Arrabida. Le cercueil fut déposé sur un char funèbre et plus de quatre cents voitures, remontant les grandes artères de la capitale, le suivirent jusqu'au cimetière de Bemfica, à travers les rangées ininterrompues des spectateurs.
La dépouille mortelle du Serviteur de Dieu fut placée, selon ses intentions formelles, dans le caveau de la Compagnie de Jésus. Très vite les fidèles y vinrent prier en si grand nombre que, pour satisfaire leur dévotion, il fallut changer l'ouverture du caveau et disposer une baie vitrée ; aux anniversaires de la naissance et de la mort du Père, il y a foule au cimetière. On laisse sur sa tombe des lettres ou des billets d'action de grâces et des fleurs.

Pensées et prières du Père Cruz

« Dieu gouverne le monde, mais il se laisse gouverner par notre prière. »
« L'infirmité et la fatigue cérébrale constituèrent pour moi une vraie faveur en m'aidant à me souvenir de Nôtre-Seigneur. Voilà soixante-huit ans que je les porte. Elles m'ont détaché des choses de ce monde. »
« Pour mon âme, les deux grandes causes de grâce furent la maladie et la fréquentation des sacrements. J'aime beaucoup la parole de saint Alphonse : « Confession et communion, voilà la source de tous les biens. »
« Quand on lui demanda quelles prières il recommandait celle-ci : « Mon Dieu, je crois, j'adore, j'espère et je vous aime. Je vous demande pardon pour ceux qui ne croient pas, qui n'adorent pas, qui n'espèrent pas et ne vous aiment pas. »
« J'aime à ajouter : « Je vous remercie pour tous vos bienfaits et vous demande pardon pour mes péchés, et aussi pour les péchés de ceux qui ne vous demandent point pardon. Je désire vous recevoir dans mon âme avec les mêmes dispositions que votre Très Sainte Mère Marie, qui est aussi ma Mère. »
« Père éternel, au nom de votre Fils unique, je vous demande votre Bon Esprit dont vous parlez dans votre saint Évangile — un esprit d'humilité et de contrition de tous mes péchés, un esprit de foi, pur, humble, charitable, mortifié, soumis à votre Très Sainte Volonté. »
« Oh! ma Très Sainte Mère, aidez-moi à vous aimer et à vous faire aimer. »
« Ma Très Sainte Mère, enfermez-moi pour toujours dans le Cœur de votre divin Fils et ne permettez pas que je tombe jamais dans le péché. »

« Doux Cœur de Jésus, soyez mon amour !
« Doux Cœur de Marie, soyez mon salut !
« Tout pour Vous, Cœur Sacré de Jésus !
« Jésus, Marie, Joseph, mon âme est à vous ; elle l'est et le sera à jamais, car je veux vous aimer jusqu'à la mort »

« Ô Esprit Saint, je vous adore. Éclairez-moi, guidez-moi, fortifiez-moi, consolez-moi. »
« Cœur eucharistique de Jésus, augmentez en nous la foi, l'espérance et la charité. »
« Mon Dieu, je veux vous voir en tout, voir tout en vous et pour vous. »
« Bénie, louée et éternellement exaltée soit la très juste, très haute et très aimable volonté de Dieu en toutes choses ! »

À chaque bienfait, le « Deo gratias » montait au cœur et aux lèvres du Père Cruz, mais dans les contrariétés également il s'écriait : « Béni soit Dieu ! », car il aimait à répéter qu'une action de grâces, pour cordiale qu'elle soit, ne vaut pas la louange donnée à Dieu dans la souffrance.



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